Spéculer sur les matières premières alimentaires

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3 questions à Joël Priolon, maître de conférences en économie à AgroParisTech

Spéculateurs et traders, est-ce la même chose ?

 

Un spéculateur anticipe les évolutions du marché. En un sens, il peut s'agir d’un agriculteur qui vend son blé avant même de l’avoir produit en pariant sur son prix de vente dans x mois,  ou d'un négociant qui lui garantit ce prix et prend le risque à sa charge. Un trader lui prend une marge  sur les transactions quels que soit les produits vendus ou achetés ; il peut également faire des paris risqués et devient alors un pur spéculateur. Mais les fonds spéculatifs ne guident pas toujours les marchés  à leur guise...

 

Qu’est-ce qui intéresse les spéculateurs ?

 

Ce n’est pas le niveau des prix mais les fluctuations de prix. Et à la différence de l'immobilier, la spéculation sur les céréales s’effectue aussi bien à la hausse qu’à la baisse. Ce marché est donc très volatil. Mais un spéculateur ne crée pas la fluctuation à lui seul. Il y a des centaines d’opérateurs (coopératives, agriculteurs, industriels…) qui interviennent sur un marché qui plus est, est mondialisé. Personne ne peut savoir à quel prix la tonne de seigle sera vendue en 2014, même un trader.

 

Qu’est-ce qui explique la volatilité des prix ?

 

Selon la loi de King, si la quantité du blé produit varie, le prix varie plus que proportionnellement. Par ailleurs  la PAC  a longtemps garanti un prix de vente minimum des céréales aux agriculteurs. Aujourd’hui ce type d’aide n’existe plus et laisse, en partie, le marché se réguler seul.

 
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Xavier Beulin, Président de la FNSEA

"Le consommateur paie davantage le prix du contenant que du contenu"

 

Ce qui pose problème c’est la vision à court terme d’un certain nombre d’opérateurs financiers qui cherchent avant tout à réaliser des profits importants. En septembre 2012, il y a eu deux-trois jours pendant lesquelles en une journée, la volatilité des prix sur les matières premières  agricoles a été supérieure à celle évaluée sur toute l’année 2011 ! Ces acteurs ne contribuent pas à animer véritablement le marché. Ils sont déconnectés du marché physique.

 

Mais en France, les consommateurs sont moins impactés par la volatilité des prix sur les matières premières que dans d’autres pays européens comme l’Espagne. Ici, les prix sont plutôt linéaires.  Il faut aussi qu’ils aient conscience que pour certains produits, ils paient davantage la valeur du contenant que du contenu. A la différence d’une côte de porc ou d’un œuf, la valeur de la matière première d’un yaourt est faible par rapport à la valeur du contenant fini (marketing, emballage…).  C’est pourquoi la FNSEA revendique auprès de la grande distribution une proportionnalité dans les hausses des prix des produits par rapport à celle des matières premières agricoles.

 

Au sein de la FNSEA nous devons aussi nous adapter pour trouver des outils permettant à chacun de se retrouver dans ce système spéculatif. Les éleveurs sont plus exposés aux variations de prix des céréales et du soja dans la mesure où ils en achètent pour leur bétail. Un engagement contractuel et réciproque entre éleveurs et agriculteurs pourrait définir des prix maximum et minimum pour éviter une variation trop importante de ceux-ci.

 
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Etienne du Vachat, chargé de plaidoyer Sécurité Alimentaire, Action Contre la Faim

« Les marchés locaux obéissent à d’autres règles que les marchés financiarisés »

 

En 2011, moins de 3% des contrats à terme sur les matières premières aboutissent à une transaction physique entre un producteur et un acheteur. Cela signifie que 97 % du marché mondial est constitué de produits financiers dont l’objectif est d’abord de tirer de forts bénéfices. Depuis une vingtaine d’années, les arbitrages, dans les pays du Nord surtout, se font en fonction du taux de rentabilité de la matière première agricole.

 

La spéculation financière n’est pas seule à l’origine de la malnutrition et de la faim dans le monde. Dans les pays en voie de  développement, les petits producteurs vendent dès leurs récoltes et achètent des céréales dont ils ont besoin sur les marchés locaux. Ces personnes dépendent d’abord du prix local, défini par des arbitrages qui leur sont propres.

 

Lorsque le riz est vendu plus cher que le sorgho, la consommation de riz baisse et les consommateurs s’orientent vers le sorgho ou le mil dont les prix augmenteront. Mais leur variation de prix ne sont pas les mêmes que celles des marchés mondiaux du sorgho et du mil. Et si le riz augmente c’est certes dû à la spéculation mais à cela s’ajoutent les importations très souvent nécessaires, notamment dans les pays d’Afrique de l’Ouest.   A l’inverse les pays du Sahel sont moins concernés car ils produisent davantage de céréales. Il y aussi un fort contrôle des états, des offices nationaux dans certains pays qui gèrent les importations/exportations de céréales, influençant directement le prix de celles-ci.

 
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L'avis de Familles Rurales

Michel Pillon, membre du Bureau de Familles Rurales, fédération nationale.

 

"Il faut de la transparence sur la formation des prix, de la production à la consommation."

 

Comment contenir  la spéculation à outrance sur les céréales ?

 

Les stocks mondiaux de céréales ont atteint leur niveau le plus bas depuis 30 ans. Il faudra donc produire plus, partout, et mieux. Les stocks doivent réguler le marché et maintenir les prix, pas servir à la spéculation. Par ailleurs, l’activité agricole n’a pas vocation à produire des biocarburants au détriment de l’alimentation. Cette option scientifiquement peu crédible pour satisfaire les besoins mondiaux conduit à déstabiliser les marchés.

 

Comment agir dans une économie mondialisée ?

 

L’agriculture s’est  libéralisée sous l’influence des instances internationales et des grands pays exportateurs. L’Europe est à la fois premier exportateur et premier importateur de produits agroalimentaires devant les Etats-Unis. Elle est donc soumise aux évolutions du marché. Des politiques agricoles concertées sur des grands ensembles régionaux doivent conduire à sa stabilité en limitant l’impact de trop fortes fluctuations conjoncturelles. La Politique Agricole Commune est certes un cadre de protection et de maintien des marchés agricoles mais elle n’a pas profité à tous les agriculteurs. Or elle doit surtout soutenir les productions diversifiées sur l’ensemble du territoire.

 

Les consommateurs sont-ils épargnés ?

 

En France, les variations des prix agricoles ne se traduisent pas forcément par un impact sur les prix alimentaires. Mais la formation des prix à la consommation est un univers opaque. C’est pourquoi Familles Rurales demande davantage de transparence sur le processus de constitution du prix, de la production à la consommation. Pour d’autres pays, la libéralisation au nom de la concurrence a transformé les pays auto-suffisants en importateurs, au détriment des populations. Les fortes variations affectent en particulier les populations pauvres dont la part de l’alimentation dans le budget familial se situe entre 60 et 90%.

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